Votre slogan professionnel

Labo de Français

Lire un texte d’auteur contemporain

Claire Castillon, Insecte (nouvelles), Paris, Le Livre de Poche, 2007

Le thème des nouvelles de Claire Castillon est l’appel à la tendresse, la demande d’amour. Cet amour et cette tendresse restent désespérément sans écho.

Les personnages sont perdus dans de longs monologues, parfois interrompus par de courts dialogues, qui sont le souvenir d’échanges dont le narrateur veut en percer le sens mais les interprète mal à travers le voile d’une émotion ou d’un apriori qui annule toute logique et vérité.

Le narrateur fonde ses convictions sur la seule perception, perception altérée par une « passion », un équivoque (la perception d’un seul fait ou d’un seul mot sur lequel le narrateur focalise et construit son « délire » verbal et mental). la « chute » (il colpo finale risolutivo dell’equivoco) du récit enlève le voile de la confusion et révèle l’erreur. La nouvelle « insecte » traduit bien cela, puisque le titre, à une lettre près, traduit l’équivoque et l’erreur (l’inceste). L’erreur provient souvent d’un « petit secret » caché pour faire une surprise (le cadeau d’anniversaire dans « insecte », la découverte d’une grossesse [gravidanza] dans « menteuse »). Ce petit secret, qui altère le comportement normal du parent ou du conjoint, alarme le narrateur qui construit émotivement le « discours du pire ».

Voici une nouvelle (« Menteuse »), dont nous proposons la transcription accompagnée de notes qui sont des éléments de traduction (dictionnaire) ou de lecture stylistique afin d’introduire le lecteur dans le récit. Une série de questions simples invite le lecteur à analyser sa capacité de compréhension « immédiate » du document pour parvenir à une compréhension plus fine. L’effort de lecture-traduction doit peu à peu laisser la place au plaisir de lire et de découvrir un récit comme dans sa propre langue.

Menteuse (p. 67)

(transcription du texte)

Ça me peine, c’est tout. Je n’en ferai pas une histoire(1), je ne vais pas en changer, je vais même la garder jusqu’à mon émancipation (2), mais je trouve qu’il aurait été honnête de sa part de m’informer de la vérité avec simplicité. Elle m’a manipulée. D’ordinaire, on profite de la petite enfance pour faire un aveu comme celui-là, d’ailleurs ce n’est pas un aveu, c’est un constat, je suis adoptée. Il serait peut-être temps de me le dire. C’est elle qui en fait toute une histoire, je ne suis pas responsable du malaise et je suis prête à tout supporter. Pour moi, cette mère-là ou une autre, qu’importe, du moment que je suis aimée, nourrie et logée. Je dis juste que j’aurais aimé entendre sa version. M’a-t-elle choisie parmi d’autres bébés dans un orphelinat de campagne, a-t-elle été pistonnée par une autorité pour avoir une fille plutôt qu’un garçon, a-t-elle-même payé de son corps pour m’obtenir à quelques mois ? Je ne devais pas être bien vielle puisque je ne me souviens de rien.

L’autre jour elle m’a montré, comme elle dit, un de mes tout premiers pyjamas, j’ai vérifié, c’était du six mois. Elle était émue jusqu’au grotesque, mais à présent je comprends mieux pourquoi. Il devait lui rappeler la file d’attente devant le dortoir où elle m’a vue, ou choisie, on y revient, je n’en sais rien ; elle était sûrement là, tremblotante, avec son sourire de quand tout va mal, à tortiller l’éponge de la brassière qu’elle avait prévu de me mettre dès que je serais à elle. Elle m’a aussi ressorti un bonnet et des petits chaussons tricotés par sa mère, le mensonge est donc familial. Non, ce n’est pas une cachotterie, c’est un coup monté. Etait-elle là, mémé, à attendre dans la voiture en réglant le chauffage pour que j’entre dans la vie familiale à bonne température ? Et papa, où était-il ? Fumait-il sur le trottoir ou tripotait-il l’autre pied de grenouillère fleurie, au risque de se voir refuser l’enfant pour comportement anxieux ? Maman le lui faisait-elle remarquer en lui demandant de se tenir ? Et moi, dans mon berceau, est-ce que je dormais ou est-ce que j’étais réveillée, ai-je hurlé en voyant cette inconnue qui soudain me soulevait dans ses bras ?

Je suis agacée. J’ai passé l’âge de faire une colère et pourtant j’ai beaucoup de mal à la taire. Quand j’entends ma mère dire que suis bien la fille de mon père pour renifler le contenu de mon assiette, j’ai envie de le lui retourner sur le ventre. J’aimerais qu’elle ait au moins la correction de ne pas se payer ma tête ouvertement, elle en a assez fait comme ça. J’ai la délicatesse de garder pour moi ce que je sais, mais ce n’est tout de même pas de mon rôle de maintenir entre nous ce précaire équilibre ; si elle me met des bâtons dans les roues avec ses petites réflexions, je fais tout exploser et je le dis. Elle qui est si fière de m’habiller comme une poupée et de m’exhiber, qu’elle ne s’étonne pas si un jour, devant un commerçant, je l’appelle madame et la vouvoie. Tout devient limpide. L’autre soir, elle a parlé étranger avec une amie, et elle s’est touché le ventre.

Pourquoi vous ne parlez pas français ? ai-je demandé.

Mais, ma chérie, Edith me demandait comment on dit « tarte salée » en anglais.

Eh bien, c’est drôlement long pour dire « tarte salée » en anglais.

Tu me croiras si tu veux, mais les deux mégères ont ri, et ma mère ma doucereusement envoyée dans ma chambre en me collant dans les mains l’assiette de gâteaux posée à côté de la théière. La culpabilité, évidemment, c’est classique. A sa place, en effet, je me sentirais bien coupable de cancaner avec une amie sur ma fille adoptive et surtout de la traiter de tarte salée. Du coup, si je ne réagis pas, elle va faire de moi une obèse. D’ailleurs, prends un gâteau, mon Lulu, si tu veux. Tu as quel âge, toi, déjà ? Si je ne multiplie pas par sept, tu as six ans. Six ans de moins que moi, c’est ça ? Et deux pattes de plus. Donc tu n’étais pas là quand ils m’ont eue. Toi, tu as de la chance, je peux te raconter d’où tu viens. Tu étais dans une cage du marché, et maman t’as trouvé beau, alors papa t’a acheté. Je ne sais pas combien tu as coûté , si ca se trouve bien plus cher que moi, le marchand te vendait comme un pure-race ; d’ailleurs, sans te faire de peine, maman n’arrête pas de se moquer de ta queue qui rebique, oui mon cher, tu es bâtard. Bienvenue au club.

Elle n’avouera pas, elle ment comme elle respire. Même quand je sors de l’école le vendredi avec le cadeau de la fête des Mères qui n’entre pas dans mon cartable, et qu’elle le voit très bien, elle fait l’étonnée quand je le lui offre le dimanche. L’autre fois je mettais la table, pour me faire bien voir, envahie par l’angoisse soudaine qu’elle me remette avant l’été là où elle m’avait prise. Elle est passée dans le couloir, elle m’a regardée, j’ai vu qu’elle me regardait, et elle est revenue dix minutes après en tombant à la renverse, d’étonnement. Quelle bonne surprise, mon ange ! s’est-elle exclamée.

Je serais mon père, enfin son mari, avec une menteuse pareille, je me ferais du souci. A lui aussi, d’ailleurs, elle ment, et avec mon concours encore. Ne dis pas à papa, murmure-t-elle, que je suis arrivée en retard à l’école, je vais me faire tirer l’oreille. Ne dis pas à papa que j’ai fait son gâteau aux marrons, je le cache en haut du placard, d’accord ? Ne répète pas à papa que son frère a appelé pour samedi, il comprendrait qu’il y a une surprise. Ne raconte pas à papa qu’on est allées chez l’armurier, il va deviner que c’est pour son anniversaire.

Oh ! mais pourquoi une arme ?

Ma mère veut me tuer. Elle ne supporte plus de vivre dans le mensonge. Je mourrai avec mon secret. Tu le garderas, hein, Lulu ? Mais, un jour, tu diras au monde entier comment j’ai eu soudain la preuve de mon adoption : je suis brune et ma mère est blonde.

Oui ! j’arrive !

ma mère a quelque chose à me dire, tu viens, Lulu ?

une petite sœur, mais quelle horreur ! On va aller la chercher là où tu m’as eue ? Je pourrai voir ? Non ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais attendre ici ? dans cinq mois ? Mais pourquoi l’hôpital ? T’en prends une malade ? Il n’y en a pas d’autres ?

Bon. D’accord. J’attendrai là. Je ferais une tarte salée.

Maintenant ? Tu vas chez le coiffeur maintenant ? Quoi ta couleur ? Des racines ? Qu’est-ce que c’est ça, des racines ? Montre !

Alors là, Lulu, tu me croiras si tu veux, mais c’est comme si, sous ton poil jaune, tu avais des poils noirs. Ma mère se peint les cheveux en jaune. C’est vraiment une menteuse de première. Menteuse jusqu’à la racine des cheveux.

Et moi, elles sont où, mes racines ?

Compréhension – Questions à se poser

Et trouver les réponses dans le texte.

1) quel est l’âge du narrateur ? son nom ?

2) où se trouve le narrateur ?

3) Manifestement la mère cache quelque chose. Quel ton ou attitude de la mère a alarmé la fillette ?

4) n’a-t-on pas pensé à un moment de sa vie qu’on pouvait avoir été adopté ? C’est quoi « les racines » ?

5) Pourquoi la fillette raconte l’histoire du chien ?

Zone de Texte: 





















Lire

Date :  14/01/08